Le jeudi 30 octobre 2025, sous la Coupole de l’Académie française, un événement littéraire d’envergure a consacré la puissance narrative de la prose haïtienne francophone. Yanick Lahens, écrivaine haïtienne d’expression française, s’est vue décerner le prestigieux Grand Prix du Roman pour son ouvrage Passagères de nuit, publié aux Éditions Sabine Wespieser . Cette distinction, dotée d’une bourse de 10 000 euros, couronne une œuvre qui, au-delà de ses qualités esthétiques, fonctionne comme une archéologie de la mémoire caribéenne et un hommage poignant à la résilience féminine. L’élection, intervenue à l’issue de trois tours de scrutin serrés – onze voix contre dix pour Pauline Dreyfus –, confirme l’impact et la résonance de ce roman dans le paysage littéraire contemporain .

I. « Passagères de nuit » : une poétique de la mémoire et de la résistance

Passagères de nuit se déploie comme une fresque narrative polyphonique, structurée autour des destinées entrelacées de deux héroïnes, Élizabeth et Régina, inspirées respectivement par la bisaïeule et l’arrière-grand-mère de Yanick Lahens . Le récit, tel un palimpseste, superpose les époques et les géographies, de La Nouvelle-Orléans du début du XIXe siècle à Port-au-Prince de 1867 .

La notion de « passagère de nuit » opère à plusieurs niveaux de signification. Elle désigne littéralement les aïeules contraintes à la fuite ou à l’exil, mais elle évoque aussi, de manière plus métaphysique et historique, « ces vaincues de l’histoire » et notamment « celles des bateaux négriers », ces femmes qui, dans l’obscurité des cales, ont traversé l’Atlantique et l’horreur de l’esclavage . Le roman explore ainsi une généalogie de la résistance féminine, où la survie et la préservation de l’intégrité morale s’envisagent comme une forme de combat silencieux.

Comme le souligne une critique, « leur silence est souverain. Il est le contraire de l’impuissance » . Ce silence n’est pas subi ; il est une posture de résistance intérieure, une « forme ultime de protestation contre un abus quotidien aveugle » . Cette révolte muette peut, le moment venu, se muer en acte d’une violence radicale, comme en témoigne la scène où Élizabeth tente d’assassiner le notable qui a essayé de la violer, un geste qui la transforme et la fait « s’élever dans les airs comme une grande chouette » , symbole d’une vision perçante acquise dans les ténèbres.

Une esthétique de l’hybridité où la langue est territoire

L’écriture de Yanick Lahens se caractérise par un lyrisme tempéré, où la poésie des images le dispute à une concision narrative qui imprime au récit un rythme soutenu . Sa prose, qualifiée de « charnelle », est travaillée par un souci constant de restituer la secrète géographie des êtres et des terres qu’elle décrit .

Une dimension essentielle de son art réside dans l’hybridation linguistique. Lahens insère naturellement dans son texte des mots et des expressions de créole, sans toujours en donner une traduction immédiate, invitant le lecteur à une immersion totale et à accepter la coexistence des langues. « Le créole enrichit le français », affirme-t-elle avec conviction, rejetant tout folklore ou exoticisme de pacotille . Cette pratique n’a rien d’anodin ; elle est le fruit d’un long cheminement personnel et intellectuel. Issue de la petite bourgeoisie urbaine de Port-au-Prince, l’autrice explique avoir dû « réapprendre Haïti » et découvrir « le pays en-dehors » – cette majorité de la population qui, après l’indépendance, a refusé le modèle de la plantation et s’est constitué une culture propre dans les montagnes, fondée sur le créole, le vaudou et des formes de vie collective . Instiller le créole dans son français littéraire est ainsi un acte d’affiliation et de réappropriation d’une mémoire longtemps marginalisée.

Yanick Lahens, en « passeuse de nuit », nous invite à traverser les ténèbres de l’histoire sans détourner le regard, pour y déceler la « lumineuse vaillance » de celles qui, comme Élizabeth et Régina, ont su, par leur silence souverain et leurs actes, opposer à la violence du monde une invincible dignité. Son œuvre, désormais inscrite au panthéon des lettres françaises, continue de murmurer à l’oreille de ses lecteurs la maxime qui la guide : « Toujours avancer sans se retourner » .

Par Abou Bakar

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