Vertières 1803 : un héritage qui oblige
En ce jour anniversaire de la bataille de Vertières, la mémoire historique redevient centrale. Le 18 novembre 1803, l’« Armée indigène » haïtienne, commandée par Jean-Jacques Dessalines et François Capois, inflige une défaite décisive aux troupes napoléoniennes, alors réputées invincibles. Cette victoire consacre la naissance de la première nation noire souveraine. Elle ne représente donc pas seulement un exploit militaire ; elle prouve aussi qu’un peuple peut façonner son destin au cœur de l’adversité. Aujourd’hui, alors qu’Haïti traverse un chaos systémique, l’esprit de Vertières doit à nouveau servir de repère et de moteur à une résurrection nationale.
Une crise qui gangrène l’État et le tissu social
La crise actuelle prend la forme d’une pathologie généralisée qui ronge l’ensemble du corps social. Les institutions fonctionnent mal, manquent de moyens et perdent leur crédibilité. L’appareil sécuritaire, lui aussi, se délite et ne parvient plus à protéger la population. De plus, les trois pouvoirs – exécutif, législatif et judiciaire – évoluent de manière fragmentée, ce qui crée un vide politique profond.
Ce vide profite directement aux gangs armés, nés d’instrumentalisations politiques anciennes mais toujours actives. Aujourd’hui, ces groupes contrôlent près de 90 % de la capitale, Port-au-Prince, et imposent un climat de terreur. Plus de 1,4 million de personnes fuient ainsi leurs maisons. Cette insécurité chronique bloque les investissements, ralentit le commerce et coupe l’accès aux services de base.
Le secteur de la santé illustre particulièrement cette dégradation. À l’échelle nationale, seulement 26 % des établissements offrent encore des services complets. Les autres réduisent leurs activités, ferment des services ou baissent la qualité des soins. Ce chiffre résume, à lui seul, l’ampleur de la désorganisation de l’État et de la souffrance des citoyens.
Commémorer Vertières : un exercice de mémoire, mais surtout un appel à l’action
Dans ce contexte, la commémoration de Vertières ne peut se limiter à un simple rituel patriotique. Elle doit, au contraire, devenir un appel clair au sursaut collectif. La bataille fournit d’ailleurs un exemple puissant de courage et d’unité. Lorsque le cheval du général Capois tombe sous le feu ennemi, celui-ci se relève, reprend son épée et relance l’assaut. Même le camp adverse reconnaît sa bravoure.
Cet épisode rappelle que le salut national ne viendra ni d’un homme providentiel ni d’une aide extérieure isolée. Il dépend plutôt d’une énergie commune, d’un engagement partagé et d’une volonté ferme de rompre avec la résignation. L’héroïsme de 1803 n’appartient donc pas uniquement aux livres d’histoire ; il propose un modèle de comportement pour la génération actuelle, confrontée à un autre type de guerre, plus diffuse mais tout aussi destructrice.
Le rôle limité, mais réel, de la communauté internationale
Face à la gravité de la situation, la communauté internationale tente de réagir. La Mission multinationale d’appui à la sécurité s’est ainsi transformée en Force de répression des gangs, sous mandat du Conseil de sécurité des Nations unies. Parallèlement, l’Organisation des États américains propose une feuille de route structurée autour de plusieurs piliers : sécurisation du territoire, restauration de la gouvernance, relance économique et renforcement de l’État de droit. Ces initiatives restent importantes, car elles apportent des moyens techniques et financiers que le pays ne possède plus.
Cependant, elles ne peuvent à elles seules résoudre la crise. Plusieurs États, notamment la Russie lors des discussions au Conseil de sécurité, rappellent qu’aucune opération internationale ne peut remplacer un État haïtien solide. Sans institutions légitimes, capables de contrôler le territoire et de rendre la justice, toute intervention extérieure risque de se limiter à un traitement superficiel des symptômes.
L’esprit de Vertières comme catalyseur de résurrection nationale
C’est précisément à ce niveau que le symbole de Vertières conserve toute sa pertinence. La victoire de 1803 montre que l’avenir d’Haïti appartient d’abord aux Haïtiens eux-mêmes. Les descendants de Dessalines et de Capois doivent donc trouver, malgré leurs divergences, un terrain d’entente minimal pour reconstruire des institutions stables. Cela suppose un dialogue franc, mais aussi une volonté de rompre avec la culture de l’impunité et des arrangements à courte vue.
La lumière qui guidait les combattants de l’indépendance peut aujourd’hui éclairer la route de la réconciliation nationale. Elle peut également soutenir le rétablissement de l’autorité de l’État, la refondation des services publics et la reconstruction d’une souveraineté pleinement assumée. L’esprit de Vertières n’a rien d’une relique figée dans le passé. Il représente au contraire un catalyseur indispensable pour sortir la nation du chaos, restaurer la fierté collective et redonner aux citoyens la maîtrise de leur destin.
Abou Bakar








